Voici le discours que j’ai prononcé le 3 mai 2016 à l’occasion de la remise du Prix Cartooning for Peace à Genève :

 

Monsieur le Président de la Fondation Cartooning for Peace,

Chers lauréats,

Chers membres membre du jury,

Mesdames et Messieurs,

Je suis extrêmement heureux de vous retrouver toutes et tous pour honorer nos deux lauréats 2016 du Prix du dessin de presse Cartooning for Peace.

La Ville de Genève est fière d’être associée, depuis sa création, en 2010, au Prix international du dessin de presse de la Fondation Cartooning for Peace. Au fil des ans, ce partenariat historique est devenu un devoir. En effet,  Genève, siège de 33 organisations et institutions internationales, berceau de 250 ONG, hôte de 255 missions et représentations diplomatiques, constitue une formidable vitrine de la paix et du dialogue entre les pays. Le dessin de presse, sous toutes ses formes, cultive ce dialogue.

Les dessinateurs lauréats de ce prix 2016, Gado et Zunar, sont des ambassadeurs de ce dialogue. Gado, vous venez du Kenya et avez travaillé longtemps au Nairobi Daily Nation, l’un des journaux les plus importants d’Afrique de l’Ouest. Vous avez vécu dans un pays qui souffre de la pauvreté et de la corruption. Dessinateur mais aussi citoyen engagé, avec votre crayon, vous avez voulu non seulement dénoncer mais aussi questionner un régime qui a perdu sa crédibilité. A travers votre questionnement, vous avez non seulement rappelé les élites à leurs responsabilités, mais aussi ouvert le débat et lancé la réflexion sur l’avenir du Kenya et de nombreux  pays africains. Vos dessins Gado sont des constats ponctués de points d’interrogation. Ils soulignent les problèmes et laissent la société, dans son ensemble, imaginer des solutions. Grâce à votre travail, on réalise que le dessin de presse est aussi un extraordinaire vecteur d’espoir.

Zunar, votre travail de dessinateur en Malaisie vous a valu de terribles poursuites judiciaires pour sédition. Votre crime ? L’humour. La critique de la corruption et les abus de pouvoir d’une élite, qui, là encore, ne répond pas aux attentes de la population. Comme Gado, vous partagez cette envie féroce de faire réfléchir. Votre trait trahit l’espoir d’une société qui arrive à rire d’elle-même pour changer, pour évoluer et pour grandir.

La critique est un moteur d’action. Un appel au changement. C’est aussi un acte citoyen, une démarche humaniste, un geste patriotique. Zunar et Gado, en critiquant les dérives politiques dans vos environnements respectifs, vous dites à quel point vous êtes attachés à vos racines, à vos pays. Et derrière la dérision, le trait corrosif, on voit poindre, aussi, votre souffrance et votre dépit qui heureusement n’affectent pas votre détermination.

Cette critique ne peut évidemment pas s’exercer sans liberté d’expression. Celle-ci est consacrée dans la Déclaration universelle des droits de l’homme à l’Article 19 :

« Tout individu a droit à la liberté d’opinion et d’expression, ce qui implique le droit de ne pas être inquiété pour ses opinions et celui de chercher, de recevoir et de répandre, sans considérations de frontières, les informations et les idées par quelque moyen d’expression que ce soit »

Cela nous amène à un formidable paradoxe. Jamais dans l’histoire, notre monde n’a été aussi connecté. En 2012, il y avait 15 milliards d’appareils intelligents connectés. Dans moins de quatre ans, il devrait y en avoir 80 milliards.

L’explosion des nouvelles technologies, les possibilités offertes aux uns et aux autres de communiquer n’ont jamais été aussi développées. Mais est-ce que la liberté d’expression a progressé dans les mêmes proportions ? Malheureusement pas.

Le dernier classement mondial de Reporters sans frontières sur la liberté de la presse est assez instructif. L’ONG observe une nette dégradation de la situation dans plusieurs régions du monde. En Amérique du Sud, dans les ex-républiques soviétiques, mais aussi en Europe de l’Est, où les gouvernements «reprennent en main » et étatisent des groupes de presse privés.

Nous observons aussi que les nouvelles technologies et la digitilisation de la société peuvent servir, comme desservir, la liberté d’expression.

Dans plusieurs pays, les pouvoirs publics utilisent de nouveaux outils pour le blocage de sites Internet. Des moteurs de recherche sont volontairement filtrés. Et cela ne se passe pas forcément très loin de chez nous. Le Conseil de l’Europe lui-même formule des recommandations contre ces pratiques vis-à-vis de ces Etats membres.

Au nom de la sécurité, la surveillance s’est renforcée. Dans le monde physique mais aussi dans le monde numérique où nous vivons, parfois, une forme de «liberté d’expression surveillée »

Les menaces qui pèsent aujourd’hui sur la liberté d’expression sont donc multiples quand bien même les moyens de communication n’ont jamais été aussi importants et puissants.

On peut risquer un parallèle avec la physique. Les chercheurs du Cern, tout près d’ici, nous ont montré que dans l’univers chaque matière avait généré son anti-matière. Il en va un peu de même en matière de communication. Les nouvelles nouvelles technologies de communication ont généré de nouveaux moyens de censure et de nouvelles menaces sur la liberté d’expression.

Tout cela ne doit évidemment pas nous conduire à redouter l’explosion des technologies numériques qui restent un formidable progrès sociétal, mais cela doit nous amener à redoubler d’efforts pour préserver notre liberté d’expression.

L’autre évènement, tragique, qui nous rappelle l’obligation de nous battre pour la liberté d’expression, et la liberté de la presse, est évidement l’attentat contre Charlie Hebdo le 7 janvier 2015. Il y aura un avant et un après Charlie. Une année et demie après le massacre, que reste-t-il du « Je suis Charlie »? Très concrètement, aujourd’hui, après l’émotion et au-delà des slogans, comment luttons-nous pour ces libertés ? Cette question se pose aux individus mais également aux pouvoirs publics avec d’autant plus d’acuité que la pression sécuritaire est à son comble.

Le Prix international du dessin de presse de Cartooning for Peace est une réponse aux menaces qui pèse sur la liberté d’expression. Une réponse partielle, certes, mais essentielle. A travers ce prix, la Ville de Genève réaffirme que les dessinateurs de presse doivent être protégés. En défendant leurs dessins, nous préservons notre liberté, le droit de critiquer et l’espoir d’avoir un monde meilleur.

C’est avec un grand plaisir que je passe la parole à M. Kofi Annan.

Merci de votre attention